[Peinture] L’Olympia d’Edouard Manet, quand art rime avec scandale

Quand on croise pour la première fois le regard de cette jeune femme au musée d’Orsay, on se doute rarement du scandale qui accompagna son entrée dans le monde de l’art. Si cette œuvre nous parait aujourd’hui parfaitement normale, il faut savoir que lorsqu’elle fut exposée au Salon au XIXème siècle, elle fut perçue comme un véritable un coup de pied dans les institutions artistiques !

Avant de rentrer dans le vif du sujet, parlons du Salon : cette exposition annuelle était organisée par l’Académie des beaux-arts, et elle était considérée comme un passage obligé pour tout artiste qui voulait réussir (et le seul moyen de se faire connaitre !).

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Edouard Manet, Olympia, huile sur toile, 130 x 190 cm, 1863, Paris, musée d’Orsay
Edouard Manet, Olympia, huile sur toile, 130 x 190 cm, 1863, Paris, musée d’Orsay

Olympia, rien qu’une jeune femme ?

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Et si on regardait d’abord les éléments qui composent le tableau ? On se trouve dans une chambre assez sombre, avec un aspect très intime donné par le rideau que l’on voit retomber en haut à gauche. Allongée sur un lit se dévoile Olympia, nue, portant seulement quelques bijoux (le bracelet qu’elle porte appartenait à la mère de Manet, ce qui ne manqua pas de faire jaser le Salon !). Auprès d’elle, une servante lui présente un énorme bouquet de fleurs.

Petit détail que vous n’avez peut-être pas remarqué : le chat noir à ses pieds, dont les yeux jaunes brillent dans la chambre sombre. La présence de ce petit animal est lourde de sens, mais je vous en dirai plus dans la suite de l’article.

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Le Titien, La Vénus d’Urbino, v. 1538, galerie des Offices
Le Titien, La Vénus d’Urbino, v. 1538, galerie des Offices

Manet et le retour à la Renaissance

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Manet déclare que son Olympia est inspirée d’une œuvre classique : elle ressemble en effet à la Vénus d’Urbino du Titien, un grand maitre de la Renaissance. Il était vivement conseillé de s’inspirer de cette période, vue comme l’apogée de l’art. Et il est vrai que la ressemblance est frappante entre les deux tableaux, regardez :

On voit bien la référence à cette œuvre dans la pose d’Olympia, le drapé qui couvre le lit, l’animal à ses pieds. Mais il n’empêche que Titien peint une déesse, un nu délicat bien loin de la nudité crue d’Olympia. Ce n’est pas anodin s’il remplace le petit chien qu’on trouve aux pieds de Vénus par un chat noir aux poils hérissés, loin de là ! Le chien est un symbole de fidélité, tandis que le chat évoque une sexualité débridée : c’est seulement l’histoire de quelques détails, qui sont pourtant très parlants pour les gens de l’époque.

Manet utilise cet argument de la référence à la Renaissance pour critiquer l’art de l’époque et se moquer des critiques avant tout, puisque plutôt que de s’inspirer de l’art considéré comme classique, il préfère les estampes japonaises, ou encore le travail de Francisco de Goya.

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Francisco de Goya, La Maja nue, 1797-1800, musée du Prado
Francisco de Goya, La Maja nue, 1797-1800, musée du Prado

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Manet créateur de scandales : exposer une fausse Vénus

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Le peintre de cette œuvre n’en est pas à son coup d’essai : Edouard Manet est connu pour ses toiles faites pour choquer et déchainer les critiques. Il peint des sujets contemporains, des choses dont il est mal vu de parler. L’artiste ne se démonte pas, et va jusqu’à organiser sa propre exposition quand il est refusé du Salon en 1863 !

Edouard Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1863, musée d’Orsay
Edouard Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1863, musée d’Orsay

Jusqu’à sa manière de peindre fait scandale : il se rapproche des impressionnistes en peignant par coups de pinceau rapides. Mais qu’est-ce que l’impressionnisme ? Je ne m’étendrai pas, parce que Manet n’appartient pas vraiment à ce mouvement, mais malgré tout, c’est lui qui en pose les premières pierres. Les impressionnistes veulent avant tout se détacher des règles de l’art de l’Académie des beaux-arts : ils font le choix de peindre entre autres des paysages, de manière assez rapide et avec des formes floues, pour se focaliser sur les effets de lumière qu’ils observent en temps réel.

On est bien loin du peintre en atelier qui passait des heures à retoucher le moindre détail !

Malgré tout, vous vous demandez sans doute pourquoi notre chère Olympia fut si critiquée, quand on sait qu’il était très apprécié de peindre des nus représentant, entre autres, la fameuse Vénus. Regardez par exemple La Naissance de Vénus, par Alexandre Cabanel, exposée la même année que notre Olympia. Cette toile est vue comme un véritable chef-d’œuvre ! On souligne même la délicatesse de la déesse en la comparant à un « morceau de pâte d’amande ».

Alexandre Cabanel, La Naissance de Vénus, 1863, musée d’Orsay
Alexandre Cabanel, La Naissance de Vénus, 1863, musée d’Orsay

Pour comprendre le problème, il faut en fait savoir qui est Olympia. Derrière son nom aux échos mythologiques, la jeune femme est en fait une demi-mondaine (en d’autres mots, une prostituée) ! On est donc bien loin de la belle Vénus, déesse de l’amour dans la mythologie gréco-romaine.

Sa pose est faite pour évoquer celle d’une déesse, mais le peintre a glissé quelques petits détails qui nous laissent comprendre ce qu’il en est vraiment : la servante qui lui apporte un bouquet de fleurs (sûrement de la part un client), ou encore son regard presque hautain allant droit au spectateur. Tout pour jouer avec les codes des Vénus tout en laissant comprendre qu’Olympia n’en est pas une !

Représenter une prostituée ainsi, nue, sur un grand format (normalement réservé aux grands hommes et femmes), c’est bien trop réel pour plaire à la haute société de l’époque (ce qui peut paraître hypocrite, quand on sait qu’au XIXème siècle, il était courant d’avoir ce genre de maitresses).

Au final, l’histoire nous l’a prouvé, c’est en créant des scandales qu’on donne naissance à l’art de demain. Manet est connu pour ouvrir la voie aux impressionnistes comme Monet, par exemple (oui oui, Manet et Monet…). Et surtout, près d’un siècle plus tard, il est vu comme un grand artiste, qui mérite sa place dans un des plus grands musées de France.

Anecdote : Emile Zola, le fameux écrivain, appréciait beaucoup le travail d’Edouard Manet, et le défendait souvent face aux critiques. Manet peint son portrait en 1868.


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